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Pendant que je regardais ailleurs…

pousseDans un article intitulé « Je reviens vous chercher », l’auteur, Meneldil Palantir Talmayar, professeur d’histoire et géographie à Mayotte, nous fait part de ses réflexions après près de 2 mois de silence sur son blog Chroniques Ardoriennes.
Ce regard porté sur l’actualité est intéressant parce qu’il récapitule les événements des ces dernières semaines. A sa lecture nous constatons que le monde va vite et qu’une « nouvelle » entraîne une autre. Nous sommes dans l’immédiateté et ce qui se passait il y a encore deux ou trois semaines semblent dater et déjà obsolète.
Comment s’inscrire alors dans une solidarité et une pérennité d’actions et de pensées réfléchies sans se laisser happer par le tourbillon mouvant de l’insignifiance de la ronde des jours qui passent ?
La compassion dont a besoin urgemment le monde ne suppose-t-elle pas de se poser d’abord, de s’asseoir (Luc 14/28), pour entendre avec justesse les cris du monde (cris de Dieu ?) et voir et goûter la fragilité de ce qui nous relie encore ?
J’aime cette conjugaison de l’auteur de vigilance, de rigueur, de lucidité et de refus de l’intolérable. Ne fait-il pas partie à sa manière de ces prophètes dont parle Guy Aurenche dans ce post ?
L’analyse des événements, avec ce recul, est lourde du poids de la vie et des aspirations des hommes… Pour autant, il n’éteint pas l’ardeur de l’auteur, face « aux malheurs du monde », pour que les choses changent.
Oui, restons lucides et prenons soin du lien exigeant qui unit nos humanités. L’avenir est déjà et de plus en plus à la réconciliation… Et nous en sommes les artisans.
Xavier

« Depuis l’ouverture de ce blog, jamais je n’avais aussi longtemps cessé de l’alimenter ; mais à circonstances exceptionnelles, conséquences exceptionnelles. Mon mois d’avril a été occupé à l’extrême ; j’y ai accumulé un retard considérable dans mon travail et mes diverses obligations, retard que j’ai passé le mois et demi qui a suivi à résorber. À présent que j’ai enfin sorti la tête de l’eau, j’espère retrouver un rythme de publication plus régulier.
Ce qui est certain, c’est que pendant que je regardais ailleurs, il s’est passé beaucoup de choses qui auraient mérité des articles.
Pendant que je regardais ailleurs, le gouvernement Valls a utilisé le 49.3 pour faire passer en force le projet de loi El Khomri réformant le Code du travail. Le pire est bien sûr la terrible régression sociale organisée par cette loi : précarisation des salariés au nom de la flexibilité, primauté de l’accord d’entreprise sur l’accord de branche, licenciements facilités, possibilité pour les patrons de faire travailler leurs salariés jusqu’à 46h. par semaine pendant 16 semaines (!!!), voire jusqu’à 60h. par semaine…
Mais il faut également se désoler de la méthode. On peut discuter de la légitimité du 49.3, qui permet d’arracher au Parlement une des rares parcelles de pouvoir dont il dispose face à l’exécutif ; mais sachant que Hollande comme Valls avaient qualifié son utilisation par la droite au pouvoir du temps de Sarkozy de « déni de démocratie », le minimum de la décence aurait exigé qu’ils s’abstinssent d’y avoir recours. Surtout à plusieurs reprises dans le même quinquennat. Le pouvoir politique n’en est plus à une bouffonnerie près.
Pendant que je regardais ailleurs, la grogne sociale a un peu bougé dans son sommeil – je n’ose dire qu’elle se serait réveillée. Il y a eu le phénomène des Nuits Debout. C’était plutôt sympathique, même si je ne me sens évidemment pas spécialement d’affinités avec un mouvement qui refuse à ce point toute forme de verticalité, d’autorité, de hiérarchie. Disons que je considère que c’est complètement irréaliste et voué à l’échec : une organisation parfaitement horizontale, anarchique au sens étymologique du terme, me semblerait possible pour un peuple d’anges ; pour nous, c’est complètement inefficace. L’évolution du mouvement m’a d’ailleurs donné raison, puisque la convergence des luttes tant attendue ne s’est pas faite et que les Nuits Debout sont en train de mourir de leur belle mort.
Mais au moins, ces gens ont essayé : essayé de penser une nouvelle forme du politique, et essayé de l’appliquer concrètement. Rien que pour ça, je leur suis reconnaissant, même s’ils n’ont pas su éviter quelques dérives plus ou moins graves. La multiplication des comités, portant parfois sur des sujets très éloignés des vrais problèmes de la population, n’était pas forcément de bonne stratégie. Chasser de la place de la République ceux qui n’étaient pas d’accord en tout avec eux ou qui leur semblaient symboliser des choses qu’ils rejetaient, comme Finkielkraut ou les Veilleurs, n’a pas été à leur honneur.
Il y a aussi, plus généralement – et c’est toujours d’actualité –, la contestation classique de la loi travail. Classique puisque, les Nuits Debout ayant échoué à enclencher la révolution que certains espéraient (en dépit de toute analyse politique valide, il faut le dire), il a bien fallu reprendre la lutte par des moyens plus connus et mieux maîtrisés : des grèves, des manifs, des flics en face, des gens qui veulent en découdre, des foulards, des pavés, des lacrymos, des blocages d’autoroutes, des violences policières, j’en passe et des meilleures. Là aussi, ces gens ont toute ma sympathie, même si je pense qu’eux aussi vont échouer. Mais ils avaient quand même plus de chances de faire reculer le gouvernement par des grèves et des manifs un peu agressives que les autres n’en avaient de le faire tomber en restant debout la nuit.
Pendant que je regardais ailleurs, les partis qui incarnent le Système, c’est-à-dire ceux qui veulent par-dessus tout rester dans le cadre politique, économique et culturel actuel, et si possible le rendre encore plus profitable aux élites, ont bien consolidé leur assise. Puisqu’il s’agit principalement, en France, du PS et de l’ex-UMP, ils se sont dit qu’autant renforcer ce bipartisme, et l’égalité du temps de parole dans les médias pendant les campagnes électorales a discrètement disparu. Les idées différentes, qui s’éloignent du Système ou s’opposent à lui, avaient déjà bien du mal à se faire entendre ; elles seront à présent de plus en plus inaudibles.
Si vous en voulez une petite illustration, ce petit graphique compare le temps de parole dont les candidats ont bénéficié en 2012 (en bleu) avec celui dont ils auraient bénéficié à l’époque si la réforme avait déjà été en place (en orange). Alléchant. Une illustration de plus de la manière dont la démocratie mène ordinairement au conservatisme oligarchique.

temps-de-paroles

Parallèlement, Vincent Bolloré, grâce à ses millions, a pu racheter Canal + et a fini par avoir la tête de Yann Barthès, un des trop rares journalistes français qui embêtent vraiment les politiciens et les élites, qui ne rampent pas à leurs pieds, qui dénoncent sans faiblir et sans se décourager leurs travers, leurs ridicules, leurs mensonges, leurs contradictions, leurs retournements de veste et les conneries qu’ils peuvent dire. Ça peut sembler anodin ; ça ne l’est pas. Barthès et toute l’équipe du Petit Journal faisaient rire et divertissaient, mais ils le faisaient avec intelligence et profondeur ; ils ne cherchaient pas à faire rire pour faire rire : ils dénonçaient par le rire les travers de leur temps. Autrement dit, le divertissement qu’ils offraient était en plus socialement utile. Sa disparition de l’antenne, c’est une victoire de plus pour un autre rire, celui promu par le Système justement : celui de Cyril Hanouna et de Touche pas à mon poste. Le rire qui endort remplace le rire qui réveillait.
Barthès dérangeait parce qu’il faisait son métier : comme journaliste, il dévoilait ce que les politiciens et les patrons auraient voulu garder caché. C’est pour cela qu’il les horripilait tant. La disparition d’une émission aussi haïe par Morano (disparition d’ailleurs célébrée par tous les conservateurs) ne peut être qu’une mauvaise nouvelle.
Dans le même ordre d’idées, l’Union européenne a adopté, aussi discrètement que possible, une directive sur le secret des affaires extrêmement inquiétante pour les lanceurs d’alerte. À l’avenir, il sera probablement bien plus risqué pour un salarié de dénoncer une faute, même grave, de l’entreprise à laquelle il appartient : pollution, magouilles financières et fraudes en tous genres seront désormais bien plus difficiles à dénoncer, donc bien plus simples à faire pour les entreprises. Yahou.
Pendant que je regardais ailleurs, les politiciens ont d’ailleurs fourni une autre preuve que l’environnement n’était décidément pas leur première préoccupation, puisque la loi sur la biodiversité a été vidée de sa substance par les sénateurs. Elle n’était déjà pas trop ambitieuse dans sa version d’origine ; à présent, on peut s’attendre au bon vieux compromis démocratique, décidé en commission mixte paritaire et qui, pour ne fâcher personne, n’ira pas bien loin.
Pendant que je regardais ailleurs, un SDF de 18 ans était condamné par le tribunal correctionnel de Cahors à deux mois de prison ferme pour avoir volé un paquet de pâtes et un paquet de riz parce qu’il avait faim. Aux dernières nouvelles, Patrick Balkany est toujours dans son riad de Marrakech et maire de Levallois. Bon. En 1862, Victor Hugo écrivait un roman qui commençait comme ça, avec un vol de pain par quelqu’un qui avait faim et une condamnation au bagne. Ça s’appelait Les misérables. Au XVIIe siècle, dans une de ses fables les plus géniales, La Fontaine écrivait : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » XVIIe siècle, XIXe siècle, XXIe siècle, certaines choses ne changent pas.
Pendant que je regardais ailleurs, l’islam radical a continué à faire des attentats, en France, aux États-Unis, vous avez raison les gars, faut pas perdre le rythme. Comme ça, les États touchés réagissent avec des lois sécuritaires, les populations se radicalisent et tendent de plus en plus vers les populismes d’extrême-droite. Il ne faut pas se méprendre : à chaque attentat, ou plutôt à chacune de nos réactions à un attentat, le fondamentalisme musulman gagne une vraie bataille. Pas tellement à cause des morts, même si c’est l’aspect le plus immédiatement tragique, mais parce qu’ils réussissent (alors que c’est précisément là qu’on ne devrait pas se laisser faire !) à nous faire piétiner nos propres valeurs et à faire progresser l’islamophobie et le racisme chez nous.
Leur stratégie est très simple : les attentats mènent au racisme et à l’islamophobie, d’où découle une vie encore plus difficile pour les immigrés et leurs descendants, alors qu’il s’agit déjà de populations défavorisées ; ce qu’espère l’État islamique, c’est qu’il y aura une radicalisation mutuelle qui finira en guerre civile, et que les musulmans devenus radicaux l’emporteront. Pour éviter d’en arriver là, il faudrait que chacun fasse sa part : que les gouvernements résistent à la tentation sécuritaire et restent fermes sur les droits fondamentaux et les libertés formelles ; que les populations occidentales évitent les amalgames qui favorisent le racisme ; et enfin que les musulmans, en particulier les intellectuels et les autorités religieuses, assument leurs contradictions et fassent émerger un nouvel islam qui tourne sans ambiguïté le dos à certaines idées et à certaines pratiques. Pour chacun des trois cas, on est loin du compte.
Enfin, pendant que je regardais ailleurs, les autorités catholiques du Malawi se sont dit qu’il n’y avait pas de raison de laisser l’homophobie aux seuls intégristes musulmans, et ont demandé officiellement au gouvernement civil le retour à l’application de la loi qui prévoit des peines de prison pour les actes homosexuels. Cette loi, qui n’a jamais été abrogée, fait pour l’instant l’objet d’un moratoire et n’est plus appliquée. J’attends toujours, à l’heure qu’il est, un ferme rappel à l’ordre du pape, qui condamnerait cette demande et affirmerait sans ambages qu’il n’est ni chrétien, ni catholique de demander à mettre des gens en prison parce qu’ils sont homos.
Voilà donc le bilan extérieur de mes deux mois de silence. C’est à la fois très lourd et pas du tout surprenant, parce que finalement, il n’y a dans tout cela rien de nouveau ; seulement la continuation ou le renforcement de tendances déjà anciennes, que je dénonce et contre lesquelles Tol Ardor lutte depuis des années.
Mais il ne faudrait pas croire que je regardais seulement ailleurs. De tout cela, je n’ai pas perdu une miette, et ma colère contre le malheur du monde n’a rien perdu de son ardeur. Quand je dis que je reviens vous chercher, ça veut d’abord dire que je reviens sur le champ de bataille. »

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Tenter de trouver avec notre prochain un terrain commun d’humanité
« Puissions-nous en ces moments entendre l’invitation de Dieu à prendre soin de ce monde, à en faire, là où nous vivons, un monde plus chaleureux, plus humain, plus fraternel. Un temps de rencontre, avec des proches, des amis : un moment pour prendre le temps de vivre quelque chose ensemble. Un moment pour être attentif aux autres, quels qu’ils soient. Un temps de partage de notre amitié, de notre joie. [...] Un temps de prière, aussi : attentifs à ce qui se passera dans notre monde à ce moment- là. Prions pour ceux qui en ont le plus besoin, pour la paix, pour un meilleur vivre-ensemble. »
Père Jacques Hamel
dans le bulletin paroissial de l’église Saint-Étienne, en juin, avant son assassinat
La compassion est en train de quitter notre monde

" "A ceux qui se demandent quel sorte de manque ronge silencieusement nos sociétés, il faut répondre : la compassion. Cette sollicitude spontanée que les bouddhistes appellent la maitrise et qui est assez proche, au fond, de l'agapê des chrétiens.
Aujourd'hui, on a beau prendre la réalité contemporaine par tous les bouts, une évidence crève les yeux : la compassion est en train de quitter notre monde. A petits pas. Insidieusement. Or, avec la compassion, c'est le bonheur de vivre qui s'en va. Disons même la gaieté.
Nos rires deviennent tristes. Notre sérieux est navrant. Nos prudences sont moroses. Nos "fêtes" sont sans lendemain. Nos plaisirs sont boulimiques et plutôt enfantins. Tout se passe comme si la frénésie jouisseuse de l'époque cachait une sécheresse de cœur et une stérilité de l'esprit.
La gaieté véritable, celle que nous sommes en train de perdre, c'est celle de l'aube, des printemps, des projets. Elle se caractérise par une impatience du lendemain, par des rêves de fondation, par des curiosités ou des colères véritables : celles qui nous "engagent".
Cette vitalité joyeuse ne doit pas être abandonnée à la contrebande des amuseurs médiatiques ou des clowns politiciens."

Paroles partagées par Jean-Claude Guillebaud en conférence en 2015 à Briec-de-l'Odet (29).